Francis ECK, « MAITRE DASTRES ET DE NAVIGATION »
Analyse picturale par François de Caunes, Paris 2002 - Extraits -
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Une vie, un tableau.
Les rythmes se déploient dans la clarté frissonnante des couleurs. Pas de trace de labeur. Cette peinture gestuelle est dune seule venue. « Lessentiel se passe dans mon hamac où je médite longuement. Puis je me lève et je fais cinq tableaux ».
Francis Eck est un vieux compagnon des philosophies orientales. Il se prépare à la création comme à un sport de combat : sumo ou tir à larc des arts martiaux japonais. Dabord une longue méditation « fait le vide ». Lartiste doit « baisser la garde » pour se libérer des préjugés, croyances, principes éducatifs, histoire, images iconiques, psychologisme et autres « marécages », scories du passé et de la culture qui pollueraient le geste créatif. Comme dans le shinto il accède au contact avec les vibrations des énergies célestes - la vibration fondamentale de lunivers. Vient alors la lente montée de la tension créatrice.
Puis arrive « le moment où toutes les fréquences sont à leur optimum ». Alors il faut frapper, cest le « hitting point », Nicolas de Staël parle de « se ruer » sur la toile : peindre et rapidement sarrêter, car sinon on est vite repris par la médiocrité dun discours esthétisant.
Donc laction est rapide et brève. Certains formats dassez grande taille sont peints en une dizaine de minutes. Cette efficacité dépend de la qualité de la préparation méditative. « Plus je fais le vide, et plus le geste est rapide, plus le tableau est en accord avec ce que je ressens ».
Il ny a ni reprises ni repentirs, ni buts ni objectifs. Comme dit un maître japonais : « Lart véritable est sans but et sans intention. Plus on veut y atteindre et moins on y parvient. Cest la volonté trop tendue vers une fin qui est un obstacle ». Et le peintre abstrait américain Helen Frankenthaler : « Ce que je recherche ne peut être obtenu en tourmentant le tableau, en le reprenant, en le rattrapant. Jessaie de faire en sorte que ni laction de peindre ni le résultat final ne deviennent des pièges de la beauté. »
Le tableau nest pas un commentaire que nous livrerait lartiste sur tel ou tel sujet, il est sa vie même dans sa vérité totale, comme une vision panoramique de lui, de ses goûts, de ses choix, de ses expériences, donnés à voir par lexpression dun geste libre. Comme dans le tir à larc des arts martiaux japonais : « Principe fondamental : une vie, un tir. Engagez toute votre vie au tir dune flèche ». Lartiste se livre de façon instantanée dans un engagement total de sa personne.
Ce brusque jaillissement ne donne rien de brouillon ni de désordonné mais au contraire un moment musculaire parfaitement maîtrisé, à la fois aux niveaux mental et technique. Le tableau est soumis à des règles simples : couleurs primaires, épaisseur des pigments, organisation en trois plans, symétrie et équilibre des masses.
Cependant Francis Eck ne se rétracte pas dans une vision en rupture de la réalité et du monde réel, comme le ferait Rothko ou les artistes américains « post-painterly » qui se réclament aussi des philosophies orientales. Ses uvres névoquent nullement le vide ou labsence, ni lextinction du désir. Il nabandonne pas les signes et conventions de lart occidental dont les plus évidents sont le cadre de la toile, la composition et léquilibre des masses et des couleurs, les contraintes et servitudes dune exposition traditionnelle au regard du public
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La Nature dans ses états « sublimes ».
Dégagés des contraintes la représentation dobjet et de tout paysagisme, les tableaux de Francis Eck évoquent des genèses cosmiques dans lesquelles la nature déploie ses qualités ontologiques : élémentarité, profondeur, puissance, pureté, harmonie. Les couleurs primaires par effets de volume et de contraste irradient la force émotionnelle de leurs qualités symboliques.
Cette nature nest pas « zen », comme le reflet du flux éternel des choses. Elle nest pas non plus « terrible », agressive ni menaçante, elle ninspire pas la terreur respectueuse des romantiques ni la souffrance chrétienne. Elle se donne à voir sans mystère ni transcendance dans la seule contemplation de son propre mouvement. Cest la « natura naturans » de Spinoza et dHolbach, qui se suffit à elle-même et déploie librement ses modes et attributs, et dont Klee faisait son principe de création artistique.
Cette vision répond assez bien à lidée kantienne « cosmologique » dun monde intelligible que la nature exprime et même révèle - à travers le geste de lartiste - en une sorte daccord et de réconciliation avec lhomme. Guidé par le pouvoir évocatoire des couleurs, le regardeur circule dans des espaces rythmés où saffirment à la fois lordre et la cohérence sublimes des forces de la nature et les émotions intimes de lâme.
Les méthodes automatiques, lutilisation dépersonnalisée du couteau et des couleurs primaires donnent une ampleur mécaniste dominée par la luminosité, la simplicité et la clarté. Cest un langage direct et franc, non gâté par un subjectivisme abusif. Quoique triomphante dans son mouvement inexorable, et traversée de ruptures et de séismes, la nature de Francis Eck reste un lieu de synthèse et de calme, un « horizon de sens » riche de mondes possibles, où lhomme moderne peut librement sépanouir de façon active et indépendante.
Nous sommes proches de « ce contact profond avec luniversel » dont parle Bazaine, qui est lié à une communication intime avec la nature et qui est au cur de la création artistique abstraite. Proches de l « émotion pure » dont parle Barnet Newman et qui tend vers ce « plus » de la nature qui la rend plus vraie que nature : « le sublime ».
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