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Biographie de Francis Eck.

CRITIQUES

François de Caunes - 2002 Gérard Xuriguéra - 1995 Gérard Xuriguéra - 1994
Renault - Twingo

Monographie FRANCIS ECK – Editions Nocera
Un lyrisme maîtrisé
Gérard Xuriguéra – Avril 1995

Le retour au sujet, dans les années l980, dont on sait l'impact régénérateur sur une production artistique froide et réductrice, a révélé une génération de jeunes peintres à l'esprit corrosif, et il a aussi permis à beaucoup d'autres artistes qui n'avaient jamais renoncé à remonter au réel, de sortir du long purgatoire où les avait confinés l'ostracisme des hégémonies formalistes.

Enracinée au cœur du monde sensible, mais avec les propriétés d'une vision attachée au substrat des choses, la démarche de Francis Eck ne s'est pas départi, depuis ses débuts, de son adhésion au sujet, source fécondante de tous les mirages rétiniens, la réalité n'étant que le leurre où viennent se projeter la subjectivité du peintre et celle du spectateur. Eck, en effet, contrairement à nombre de ses pairs moins assurés de la viabilité de leur pratique, n'a pas été tenté par les chimères d'une abstraction en mal de renouvellement, ni par les dérives minimalistes et conceptuelles. Fidèle à ses options premières, dénué de certitudes mais empli de ferveur, il a continuellement maintenu son attention sur ce qui vit autour de lui, dans son environnement familier.

Cette attitude se comprend mieux si l'on interroge brièvement sa biographie. Alsacien d'origine, après une courte carrière d'enseignant, il décide de s'établir à Saint-Martin, dans les Petites Antilles. Loin des frimas de sa région natale, il découvre des saveurs inconnues, une nouvelle manière d'exister, de comprendre les autres, et fait bientôt sienne la topographie îlienne de son exil revendiqué. Alors, à partir d'une approche initiale sondée à ce que sa vue perçoit, épaulée par une inclination native à s'imprégner des sensations ambiantes, il les restitue plus dans leur essence que dans leur ressemblance, après les avoir absorbées et décantées en les passant au tamis de sa mémoire. C'est par ce phénomène introspectif-actif qu'il interprète les grands rythmes de l'univers, en ne retenant que leurs forces dominantes. Toutefois, si ses variations paysagées, qui respectent le temps interne de chaque site élu, exaltent l'espace dans sa propre lumière et font chanter au diapason ses dons de coloriste, les thèmes ciblés, cambrés dans leur puissante et subtile musculature, ne véhiculent, malgré leur immédiate identification, aucune allégeance au réfèrent, mais enclenchent une mise à nu des structures, dont les métamorphoses et les raccourcis s'en tiennent à l'essentiel.

Cette tendance à la simplification, qui pourrait nous amener à déduire que la figuration est ici devenue un prétexte, se contredit par l'attraction viscérale et mentale exercée sur l’artiste par les flux de la nature. D'ailleurs, pour lui, les clivages abstraction-figuration, pour certains aujourd’hui obsolètes n’offrent pas de frontières étanches, dans la mesure où elles s'annulent au moment de la transcription de l’objet pictural.

Et cet objet, dont la vérité différée s'avère encore plus signifiante parce qu'elle ne prend en charge que le squelette du modèle, suppose toujours un arrachement émotionnel. Par conséquent, en éliminant les détails superflus, s'affine la totale participation sensorielle du peintre. "Il nous manque le mot juste, écrit George Steiner, pour désigner l'extraordinaire énergie, l’extraordinaire maîtrise de l'instinct, la mobilisation organisée de l intuition, qui sont les signes distinctifs de l'artiste".

Cet impetus vital, basé sur l'allégorie et pas, bien entendu, sur la narration, ne détruit rien, à l'opposé des expressionnistes, qui basculent et distordent le motif pour le réédifier dans le tourment obsessionnel de leur geste exorciste. Chez Eck, on ne recense ni violence à répandre, m dramatisation indue ni douleur à conjurer, mais une facture directe, roborative et sonore, en accord avec sa nature intime qui implique, certes, l'idée de sacrifice, concomitante à l'ardeur d'un tempérament, mais dont les assises tremblées et centrifuges ne subissent jamais d'outrages irréductibles.

En quelque sorte, sans y voir de connotation restrictive, nous avons là, dans cette chaîne d'échanges frissonnants, une peinture d'atmosphère, baignée de toutes les échappées solaires, de tous les vents rebelles au carrefour des eaux tempérées de la Caraïbe, et d'une myriade de terres sœurs. Une peinture concentrée et vaporeuse, effervescente et parfois grave, à la fois imprécise et minutieuse, fulgurante et dirigée, dépouillée du pittoresque convenu, où rêve et réalité dégagent le même parfum de précarité et de durée. Creusant ce registre naturaliste, souvent ourle de solitude -l'homme est à peine évoqué par des ossatures incertaines sommairement levées - Francis Eck s'inscrit dans la tradition si diversifiée du paysage européen contemporain. « On ne fait jamais que réinventer ce qui est, note Fautrier, restituer en nuances d'émotion la réalité qui s'est incorporée à la matière, à la forme, à la couleur, produits de l'instant, changé en ce qui ne change plus ».

Pour articuler cette écriture ouverte, qui ne doit rien à l'approximatif, en dépit du geste que l'on sent rapide, spontané, ample et généreux, impulsé par la jonction heurtée de formes maçonnées et de coulées spasmées, Eck s'appuie sur un ordonnancement architectonique constitué d’écheveaux de masses remuées et accotées, qui tour à tour se chevauchent, se superposent, s entrechoquent, s'allongent ou se resserrent, sans rompre le tissage régulateur de l armature. Sur un versant complémentaire de la couleur et de la lumière, la matière souveraine, compacte, onctueuse, stratifiée, ou ramifiée en îlots contigus aux empâtements efficacement arasés, fait corps et sens avec l'image.

Ce faisant, de tressautements nerveux en contrastes chromatiques tranchés, soutenus par une suite de touches alertes et martelées conciliant les extrêmes, Eck collige le lyrisme de sa trame et la sobriété de sa pensée constructrice. Que l'on prenne les tressages matiéristes horizontaux de d évolution", le ciel limpide presque monochrome et discrètement pigmenté de "Portions d'espace" les nappages ombrageux de "Ciel nocturne", la "Falaise aux oiseaux" arc-boutée sur un amoncellement pierreux, les lents et imperceptibles mouvements des "Alizés au crépuscule", le brassage interactif des formes en lévitation du "Vent", les aires désolées des "Horizons glacés", la grisaille nuancée des "Brumes matinales" ou les transparences de "Brisure", on retrouve la souple organisation de la surface, la même lumière tantôt aiguë, tantôt sourde, le même lacunaire, les mêmes vibrations métaphoriques, comme on éprouve la prégnance des saisonnières et cette attraction jamais démentie pour le paysage.

Par ailleurs, si cette aventure réverbère d'emblée un aspect rassérénant, de l'autre, par sa volonté de glorifier la nature dans sa beauté originelle, elle semble témoigner des dangers qui risquent de la déstabiliser, par le biais d'un progrès inquiétant auquel les hommes aspirent et qu'ils simultanément.

Mais dans cette œuvre en devenir, au-delà d'inévitables parentés stylistiques, s'impose une peinture de sentiment qui détache la primauté de l'effusion. Bonnard nous le rappelle : "Le peintre sentiment produit un monde clos, le tableau, qui est un peu comme un livre, et transporte intérêt partout où il est placé. Cet artiste, on l'imagine passant beaucoup de temps à ne rien faire qu'à regarder autour de lui et en lui. C'est un oiseau rare".

Gérard Xuriguera Avril l995


© 1999-2007 Francis ECK