Francis ECK, DES EFFERVESCENCES SOLAIRES GERARD XIRUGUERA
Analyse picturale publiée
dans le Magazine « Cimaise » N° 33 Nov. Déc. 1994
Parmi les artistes des années 1980, tous nont pas emboîté le pas des figurations sauvages à base de graffitis urbains, demprunt à lart nègre ou à la bande dessinée, dans une facture volontiers primitiviste. Tous nont pas cédé aux sollicitations dune peinture « cultivée » émaillée de citations mythologiques, ou aux appels dune abstraction en mal de renouvellement, dite analytique, ni encore à lamalgame plus récent opéré par beaucoup de jeunes artistes, entre la figuration arraisonnée par bribes et lart abstrait comme support.
Dans leur affrontement avec le réel, certains peintres ont choisi le parti de la fidélité à la ligne indirecte de leurs débuts, en interrogeant inlassablement les aléas du visible, pour affiner la synthèse de leur problématique. Cest le cas de Francis ECK, qui a su tenir le pas gagné, et trouver graduellement les appuis intérieurs nécessaires au dépouillement de son écriture. Ce faisant, en concentrant lintensité de ses accords et en ramassant au maximum les énergies dégagées, il a pu, en relativement peu dannées, se forger un vocabulaire qui tire son impact et sa cohésion « du refus de larrangement favorable ». Car sa peinture, en dépit dune pensée organisatrice qui régule les masses juxtaposées, ne rencontre son plain-chant que dans le mouvement rebelle de ses composantes. Mais au-delà des formes frémissantes et tremblées qui en gouvernent allusivement le flux, ce sont les épaisseurs glissées de la matière et ses pouvoirs de cristallisation, qui déterminent lexpressivité sonore de cet art également dru et souple.
En conséquence, Francis ECK utilise le couteau pour structurer ses rythmes davantage solaires que tourmentés, qui se télescopent, semmêlent et se répondent, cimentés par la touche mouvante et dominée dune gestualité tranchante. Dans ses surfaces en ébullition, où respirent de larges zones lacunaires, les hautes pâtes sébranlent, onctueuses, éclatent en plusieurs centres indéfinis, et se répandent, fondamentalement, à lhorizontale ou à la verticale, dans une chaîne de ramifications solidement pétries par une main alerte et retenue, qui déconstruit et reconstruit simultanément le tableau. Ceci, sans altérer la lisibilité globale du motif, esquissé en filigrane dans les cadences mitoyennes qui en constituent lossature.
Il nest donc pas questions, dans ces aires accidentées aux coloris ardents, dévacuer la thématique sous la densité heurtée de la substance fondatrice, même si, à première vue, le référent fait demblée place à la ronde des valeurs mises en perspective, plus quà la ressemblance. Néanmoins, lintitulé des uvres nous aide aussitôt, sil en était besoin, à fixer nos repères géographiques et sensitifs. « Ballade en Caraïbes », « Alizés au crépuscule », « Entre ciel et mer », nous entraînent derechef, au fil de leurs agrégats de matière secouée, dans le sillage de ces climat telluriques, aquatiques et ventés, où flottent les parfums et les saveurs des petites Antilles.
On laura compris, Francis ECK vit dans une de ces îles qui portent au rêve les citadins engourdis par les frimas parisiens. Au départ enseignant, il décide de se consacrer totalement à la peinture. Dans le but de travailler à laise, au large des tribulations théoriques du milieu de lart, il sétablit à Saint-Martin, dans le département de la Guadeloupe. Il simprègne alors de son environnement, pour recomposer dans son atelier, les paysages et les atmosphères que son imagination lui suggère. Familier de lespace ouvert, il ne conçoit pas de frontière étanche entre figuration et abstraction. Il préfère entretenir, loin des querelles désormais obsolètes, une connivence entre lenfoui et lidentifiable, nignorant pas, comme le faisait de Staël, « quil y a toujours un sujet quon le veuille ou non ». Et ce sujet, quune approche distraite pourrait nous autoriser à croire escamoté, immisce constamment sa présence dans les évocations paysagées offertes à la subjectivité du spectateur. Dans « Falaise aux oiseaux » (par exemple), on éprouve, en amont et en aval, limpression de vide, dabord du ciel, légèrement agité et de la grève qui sétale au pied dun tressage en surplomb de plans resserrés et accotés, dont lintrication syncopée soutient larchitecture vibratile des remblais. Bâti que les mêmes principes, « Ciel dorage » achemine une dramatisation du champ, nimbée de sourds passages nocturnes, qui véhiculent dans leur axe médian des fulgurances incandescentes.
Rien nest gratuit dans ces échanges effervescents et contrastés, tout y est juste, charpenté, mesuré, calibré. Chaque forme apparaît interdépendante de lautre, aucune coulée chromatique brisée ou continue nest dissociable du contexte, à quoi on ajoutera une harmonie et une élégance évidentes. Bien entendu, il serait loisible de déceler des paternités, mais la force de la conviction, la teneur de lexpérience vécue et le souffle recensés, dépassent les parentés et les hiérarchies, pour simplement exalter une joie de peintre roborative.
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